Source : Eurosport

En poste depuis trois ans et demi, Gianni Infantino avait promis de changer la FIFA. Les révélations sur sa gestion de l’instance internationale par deux journalistes danois d’Ekstra Bladet prouvent le contraire.

Cela commence à faire beaucoup.

Le 30 juillet dernier, le procureur extraordinaire de la Confédération Helvétique Stefan Keller ouvrait une procédure pénale à l’encontre du président de la FIFA, à la grande fureur de l’organisation. Gianni Infantino se voyait embringué dans une affaire dont le principal accusé, le procureur fédéral nommé Michael Lauber, chargé d’instruire les dossiers ô combien sensibles de l’UEFA et de la FIFA, est soupçonné d’infractions aux devoirs de sa charge si graves que – une première dans l’histoire du pays – son immunité était levée ce lundi par le parlement suisse. Une convocation officielle du successeur de Joseph Blatter ne saurait tarder.

Le 13 août, nouveau camouflet pour la FIFA et son président : la Haute Cour de Trinité-et-Tobago donnait raison à la fédération nationale de l’archipel des Caraïbes dans son conflit avec la FIFA, laquelle avait imposé un « comité de normalisation » au mois de mars, alors que le directoire de cette fédération n’avait été élu que fin novembre 2019. Jamais auparavant, dans quelque pays que ce soit, la FIFA (qui fit appel) n’avait été déboutée ainsi par une Haute Cour de Justice. Jamais le principe de son autorité supranationale n’avait été remis en cause de la sorte. « La FIFA n’est pas au dessus de la loi« , affirmait la juge Carol Gobin. Ce n’est pas souvent qu’on entend une telle phrase.

RÉVÉLATIONS EN CHAÎNE

Et voilà maintenant que deux journalistes danois, Andreas Selliaas et Jan Jensen, publient chaque jour depuis ce dimanche dossier surdossier sur le président de la FIFAdans le quotidien Ekstra Bladet, dont le contenu, pourtant explosif, l’est moins que ce constat : les langues sont en train de se délier au sein de la FIFA. Les informations contenues dans ces articles – j’y viens – sont en effet le résultat de fuites d’emails et d’enregistrements de conversations, qui n’ont pu être communiquées que par des employés passés ou présents de l’instance.

Gianni Infantino a pourtant tout fait pour verrouiller son organisation, en opérant dans la foulée de son élection un renouvellement quasi-intégral du personnel des instances de surveillance et de contrôle de la FIFA, Commission d’éthique comprise, alors que lui-même était sous le coup d’une enquête (*). Le monde du football se demande encore comment la Colombienne Maria Rojas put être choisie pour diriger la Chambre d’Investigation de la Commission d’éthique, alors qu’elle ne parle ni anglais, ni français, et n’a aucune expérience du droit criminel, ce dont le Conseil de l’Europe s’était alors ému.

Qu’ont donc découvert les deux journalistes d’Ekstra Bladet ? Tout d’abord, que la promesse tant de fois répétée de Gianni Infantino, avant et après son élection, d’en finir avec les excès de l’ancien régime, celui de Sepp Blatter, n’avait pas été suivie d’effet. Et selon les documents récupérés par les enquêteurs danois, cela avait inquiété en interne. En particulier, Gianni Infantino avait semble-t-il un goût prononcé pour les jets privés, qu’ils soient payés par la FIFA ou par d’autres. Le rôle de président est fort bien rémunéré (*), mais les avantages en nature ne sont pas à mépriser pour autant, semble-t-il.

LE JET PRIVÉ D’UN MINISTRE DE POUTINE

C’est ainsi que pour son premier voyage officiel en qualité de président de la FIFA, plutôt que d’utiliser des vols réguliers comme ce devrait être le cas, on affrêta pour lui un jet privé qui le conduisit au Sud-Soudan, en Ethiopie, à Djibouti et au Gabon, ce qui coûta 160 000 euros à la FIFA. Toujours au printemps 2016, invité à inaugurer le nouveau QG de la fédération monténégrine, Infantino se rendit à Podgorica pour la journée. Selon Ekstra Bladet, en utilisant un jet privé, ce qui coûta 19 000 euros.

Une autre fois, en avril 2017, son vol ayant été retardé, c’est pour revenir du Surinam à Genève qu’il fit commanditer un avion privé par l’instance, sous prétexte qu’il avait un rendez-vous qu’il devait honorer avec le président de l’UEFA, Alexandre Ceferin (coût du voyage: environ 130 000€). Problème : Ceferin se trouvait alors en Arménie, et le rendez-vous n’eut jamais lieu.

En avril 2016, Infantino, accompagné de l’un de ses principaux aides-de-camp, Matias Grafström, accepta également de partager le jet privé du ministre des Sports de Vladimir Poutine Vitaly Moutko pour se rendre en Russie, alors que la FIFA avait déjà acheté des billets sur une ligne régulière. Ceci constituait un conflit d’intérêts que des employés de l’instance signalèrent alors à sa Commission d’éthique.

De Moscou, Infantino devait alors se rendre au Qatar, pays organisateur de la Coupe du Monde 2022. Là aussi, la FIFA avait réservé les billets; mais Infantino et Grafström préférèrent embarquer dans un vol privé, à bord d’un jet appartenant à Gazprom, l’un des principaux sponsors de la FIFA. Ceci constituait une violation du code d’éthique de cette dernière, qui fut rapportée à la Commission dans un mémorandum de onze pages, transmis le 23 mai 2016. Qui paya pour ces voyages ? Nul ne le sait. Et lorsque Ekstra Bladet demanda au président de la FIFA s’il avait lui-même encouru des frais lors de ce voyage, la seule réponse que les journalistes obtinrent fut le silence.

« NOUVELLE FIFA »

Détails ? Simples coups de canif dans la charte de bonne conduite du président de la FIFA ? Pas quand ce président s’est fait élire et réélire sous la bannière d’une « nouvelle » FIFA, débarrassée des errances et des crimes du régime précédent, a prôné la transparence et le respect du code d’éthique. Pas quand, tout d’un coup, l’omerta n’est plus respectée et que l’ancien secrétaire général de l’UEFA se retrouve au centre de tant de controverses, de polémiques et d’accusations.

Jusqu’à présent, la défense de la FIFA et de son président s’est limitée à l’utilisation de deux armes : le silence, et le déni. Mais de justifications, d’explications, de preuves a contrario, toujours pas le moindre signe. Le monde est censé croire en la « nouvelle FIFA » de Gianni Infantino, sans se poser de questions. Le problème est que ces questions, désormais, sont devenues incontournables, et qu’on attend toujours des réponses. En vain.

(*) Les secrétariats des deux chambres de la Commission d’éthique, d’investigation et de jugement ont été fusionnés en un seul, qui a à sa tête un allié de longue date de Gianni Infantino, l’avocat italien Mario Galavotti.

(*) Le rapport annuel de la FIFA pour 2019, qui vient d’être publié et peut être téléchargé ici, révèle que Gianni Infantino s’est vu attribuer une rémunération de 3mCHF (2,8m€) pour cet exercice, une somme payable en 2020, qui constitue une augmentation de 26% sur ses émoluements de l’année précédente, dont la raison ne figure pas dans le rapport de l’instance. Quelle que soit celle-ci, le timing de l’annonce n’est pas des plus heureux.

 

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